Photo-reportage

par Nicolas Coutable

Né en 1990 à Boulogne sur Mer, Nicolas Coutable est un acteur de l'art contemporain depuis 2013 (Chargé de médiation Veduta - Biennale d'art contemporain de Lyon 2019 ; a collaboré avec la Fondation Pinault, les Reporters Sans Frontières et le Frac des Hauts-de-France).

Photographe indépendant, il explore les friches industrielles et questionne la mondialisation et le capitalisme depuis 2010. En 2015 il se tourne vers l'exploration des territoires en mutation d'Amérique du Sud ; des zones industrielles sacrifiées par l'économie ; des territoires où l'environnement alors menacé, deviennent des symboles de l'anthropocène.

Pour le projet Fluxus Organico, il " globalise " son champ d'investigation jusqu'à ces terres et ces peuples, entremêlant l'Histoire à la réalité sociologique de ces pays émergents et à l'avenir parfois très incertain. De la France à l'Argentine et au Nicaragua, en passant par la Colombie, Nicolas Coutable part sur les traces de ces flux mondiaux qui transforment sociétés et écosystèmes.

Origine - San Antonio Oeste, Argentine, 2015

Peinture Laurent Chiffoleau - Photo Nicolas Coutable

/ la question des friches industrielles

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Défrichage Photographique - Usines Fagor,

Lyon, France, hiver 2016

 Dès mon arrivée dans la ville portuaire de Dunkerque, en 2010, j'ai été frappé par l'abondance des sites en friche (fermes abandonnées / friches industrielles), voyant en eux les déchets de nos sociétés qui sont portées par le consumérisme, aux dépens de l'environnement.

 Ces lieux sont en quelques sortes les résidus du marché : les entreprises transforment de la matière brute en une économie déshumanisante pour l'ouvrier, devenu lui-même une matière première à exploiter, puis, à jeter.

 Lors de ma résidence à Lyon en 2016/2017 depuis les Usines Fagor-Brandt, je me suis efforcé de documenter les traces d'une activité passée : à la manière d'un archéologue mettant en lumière la vie d'une civilisation disparue, chaque objet oublié apparaît comme une trace patrimoniale.

 Des suites de la délocalisation de la production en Pologne, puis de la vente des usines jusqu'au dépôt de bilan prononcé par Cenntro Motors (entreprise sino-américaine) en 2015, prêt de 400 personnes perdirent leur emploi. 

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 La série Défrichage Photographique fut exposée à Paris (2014) et Budapest (2016) ; en 2017 à la Mairie de Lyon 7e, en collaboration avec le festival Nuits Sonores et l'ENS de Lyon. Elle fut également présentée en janvier et février 2020 aux Halles du Faubourg (Lyon), lors de l'exposition collective Regards sur nos Restes - co-commissariat Taverne Gutenberg et Ecole Urbaine de Lyon - Université de Lyon, dans le cadre du festival A l'Ecole de l'Anthropocène.

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/ FLUX INDUSTRIELS

Port de Dunkerque, France,

printemps 2016

 Ces navires de la CGG sont maintenus à quai pour désarmement. La société, en faillite en raison d'une crise de l'offshore, participait à l'exploitation des profondeurs marines à l'aide de cette flotte équipée de matériels sismiques afin "d'interpréter la présence de réservoirs d'hydrocarbures". Ces bateaux sont restés au port pendant 4 années. Ils ont intégré en juillet 2019 la flotte norvégienne de Shearwater & Eidesvik, en partance dans le nord de l'Europe avec l'espoir d'y découvrir de nouveaux réservoirs de pétrole et de gaz.

 Paradoxalement, la Norvège est forte d'une image de pays éco-responsable, qui dynamise le secteur des énergies renouvelables (99% de la production énergétique nationale provient de centrales hydroélectriques). Pourtant, certaines de ses sociétés colonisent les eaux de Patagonie avec des fermes de saumons, provoquant pollution et maladies.

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Port de Dunkerque (2016) fut présentée en janvier et février 2020 aux Halles du Faubourg (Lyon), lors de l'exposition collective Regards sur nos Restes - co-commissariat Taverne Gutenberg et Ecole Urbaine de Lyon - Université de Lyon, dans le cadre du festival A l'Ecole de l'Anthropocène.

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Fjord, Norvège, printemps 2014

Les éphémérides

spatiales

 En référence aux éphémérides nautiques, mais aussi astronomiques, les artistes proposent à travers ce projet une série de "citations" de leurs propres œuvres, qui tels des pop-up apparaissent et viennent étendre la portée conceptuelle de leur vision de Fluxus Organico, dans l'espace et dans le temps. Les éphémérides nautiques furent éditées pour la première fois en 1679 sous le titre La Connaissance des Temps ou calendrier et éphémérides du lever & coucher du Soleil, de la Lune & des autres planètes. Elles sont principalement la représentation d'un mouvement.

 Inspiré des travaux d'Allan Sekula et plus particulièrement de Fish Story,  j'ai photographié cette scène en Norvège, en 2014. 

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 A l'occasion de la première série de résidences Fluxus Organico (2015), nous avons exploré différentes zones portuaires en longeant la côte argentine. Le port et la gare de San Antonio Oeste, véritables friches industrielles, trouvaient écho à 350 kilomètres plus au nord, dans le cimetière de navires jouxtant l'ancienne usine Ferrowhite et son Museo Taller de Bahia Blanca. Des traces similaires à celles mises à jour en France, qui révèlent par endroits une importante pollution des sols et des eaux.

 Des phénomènes qui ne semblent pas prêts de s'arrêter : en 2018, nous avons traversé le Nicaragua d'ouest en est afin de remonter le tracé de l'hypothétique canal interocéanique. De financements chinois, s'il devait voir le jour, ce canal aurait pour conséquence le déplacement de 50.000 habitants et la pollution du lac Cocibolca, principal réservoir d'eau douce d'Amérique centrale.

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Port de San Antonio Oeste fut présentée en juin 2016 à la Scène Nationale le Bateau Feu (Dunkerque), exposition collective avec l'artiste argentine Lidia Rosana Gomez (vit et travaille à San Antonio Oeste). Exposition au Laboratoire Bx (Bordeaux) en octobre 2016.

Ports de San Antonio Oeste et Bahia Blanca,

Argentine, hiver 2015

Sommet du stratovolcan actif Concepcion, île d'Ometepe, Nicaragua,

printemps 2018.

 Un Nicaraguayen fait face au lac d’eau douce Cocibolca. Celui-ci est menacé par le projet du fond d’investissement chinois HKND : la construction d’un canal interocéanique, amenant les navires à traverser le lac et provoquer un désastre tant écologique que social. Bien que le projet soit suspendu, il est devenu un symbole de la lutte contre le Gouvernement Ortega - ce dernier a cédé une partie des territoires du pays aux investisseurs chinois, sans appel d'offre. Cette photo, inspirée du tableau Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich, a été prise quelques semaines avant le début des émeutes et la répression meurtrière qui ont bouleversé le pays.

 La Chine travaille actuellement à recréer la "route de la soie", élargie à l'ensemble du globe - avec un investissement de 1000 milliards de dollars d'après National Geographic, Mars 2018 - afin de se garantir le contrôle total sur les voies commerciales dans le monde. Au-delà de ses intérêts pour un nouveau canal au Nicaragua, le Gouvernement chinois a passé une série d'accords avantageux avec le Panama depuis le retrait légal des USA. Récemment, un rapport du Clingendael China Centre recommande "aux autorités européennes d'être plus vigilantes quant à la présence de plus en plus prononcée d'acteurs chinois dans les ports européens et estime que la Belgique et les Pays-Bas sont devenus particulièrement vulnérables", et "se demande si Pékin n'avance pas ses pions de manière déloyale. « La Commission européenne devrait examiner si les opérateurs de terminaux à conteneurs chinois opérant dans l'UE ne bénéficient pas directement ou indirectement d'aides de l'Etat, d'une manière qui perturbe la libre concurrence »" (26 décembre 2019).

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Fluxus Luminencia, hiver 2017

Les éphémérides

spatiales

 Extension nommée Fluxus Luminencia, la photographie ci-contre a été réalisée en janvier 2017. Telle une performance, j'ai réalisé un aller/retour le temps d'une journée entre les ports de Dunkerque et Rotterdam, afin de capturer les traces lumineuses laissées par les véhicules... Ces flux humains et de marchandises présentés dans Fluxus Organico, sont montrés de manière abstraites par ces flux de lumière, en référence aux avancées technologiques qui exploitent les photons de la lumière afin de transporter de l'information toujours plus rapidement.

 L'œuvre (contre-collé dibond, 80 x 60 cm) fut exposée en 2017 à l'occasion de l'exposition collective 404 Not Found à la Taverne Gutenberg (Lyon), en co-réalisation avec le travail Reflet Synaptique de l'artiste Laurent Chiffoleau.

/ FLUX et environnement

Forêt française, Haute-Savoie, France,

été 2019

 Durant l'été 2019, les forêts de Haute-Savoie ont violemment souffert du réchauffement climatique. « Avec les canicules à répétition, les sapins virent au rouge et les arbres meurent » écrivait alors Le Monde. Même problème avec la plupart des essences de chêne ; les gardes forestiers tentent généralement de recréer un paillage naturel sur le sol des arbres, à partir du compostage de ceux victimes des chaleurs estivales : un pansement de désespoir face à l'échelle du dérèglement climatique, et ses conséquences à l'ère de l'anthropocène (incendies en Amazonie, Afrique, Sibérie, Australie, etc.)

 Au-delà de la situation liée au projet de canal interocéanique, le Nicaragua connaît de véritables troubles environnementaux. Traçant une ligne d'ouest en est afin d'explorer ce pays morcelé, nous avons mis en lumière les problèmes associés à l'élevage intensif qui cause une grave déforestation. A Bluefields, capitale de la région autonome de la côte caraïbe sud, les artistes sculpteurs déplorent l'interdiction d'utiliser le "Grenadillo", une essence noble de bois qui est pourtant exploitée au marché noir, puis vendue généralement à la Chine qui utilise ce bois afin de confectionner les habitacles de yacht et autres voitures de luxe.

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Forêt française (2019) fut présentée en janvier et février 2020 aux Halles du Faubourg (Lyon), lors de l'exposition collective Regards sur nos Restes - co-commissariat Taverne Gutenberg et Ecole Urbaine de Lyon - Université de Lyon, dans le cadre du festival A l'Ecole de l'Anthropocène.

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Reportage, sur la route du canal (océan atlantique - côte caraïbe)

Nicaragua, 2018.

Réserve naturelle régionale du pré communal d'Ambleteuse, France,

hiver 2020

Réserve naturelle régionale du pré communal d'Ambleteuse, France,

hiver 2020

  Ces photographies, telle une base, un socle de réflexion, rejoignent ce qui s'apparente à une longue recherche conceptuelle au contact de ce que sont nos paysages naturels ; ce qu'est notre impact sur les écosystèmes ; revenir au plus près des mouvements et redéfinir le "temps" qui passe, par l'expression des flux dans l'espace.
  Allant plus loin que l'objet photographique, en interrogeant sa nature contemporaine, cette démarche m'intéresse à de nombreux égards : retirer l'humain du premier plan (face au fléau du narcissisme répandu sur les réseaux sociaux) ; se concentrer sur le sujet premier, l'environnement, en redevenant spectateur de l'objet principal et non plus acteur dans un décor, dans le cadre ; incarner le respect, par le silence du regardeur, et son absence.

/ FLUX humains

Village de San Basilio de Palenque,

Colombie, été 2017

 En collaboration avec la fondation ArtVi et dans le cadre de "l'Année France - Colombie" de l'Institut Français, nous avons travaillé, aux côtés d'acteurs culturels et artistes, les questions des flux humains et de la mutation des territoires par le prisme de la colonisation. En effet, Carthagène des Indes, la ville où nous avons résidé, fut l'un des deux plus importants ports de commerce d'esclaves en Amérique centrale. 

 Ces recherches nous ont amené à rencontrer les habitants de San Basilio de Palenque, village fondé par le Roi africain Benkos Bioho aux premières heures du XVIIe siècle, alors qu'il était l'un des esclaves fugitifs du port de Carthagène. Aujourd'hui, San Basilio est inscrit par l'UNESCO sur la liste représentative du patrimoine immatériel de l'humanité, notamment pour sa langue locale (mélange d'espagnol et de dialectes du continent africain), sa musique et ses rituels. 

 Cette reconnaissance interroge cependant : le village semble déconnecté de la modernisation du pays. Il existe en Colombie une forme latente de racisme envers les différentes populations et cultures et c'est cela que nous avons souhaité mettre en avant avec des artistes comme Dayro Carrasquilla Torres, ou encore Tatan Arte - à découvrir dans la suite du projet.

La galerie ci-dessous présente notamment des photographies du village et cherche à révéler cet état d'esprit de "résistance", mettant en lumière ces visages victimes de la stigmatisation.

 Kamel est l'un des visages de Granada - l'une des villes les plus visitées par les touristes au Nicaragua. Tunisien immigré depuis plus de 20 ans, il tient une célèbre boulangerie ; Sandiniste, il est également défenseur du projet du canal : "pourquoi les pays les plus riches peuvent-ils polluer impunément, et nous empêcher d'en faire autant afin de relever l'économie du pays ?" se demande-t-il.

 L'Argentine est un autre témoin de ces flux humains et de la mutation des territoires, des cultures. Pour comprendre ces interactions et transformations, nous sommes allés à la rencontre des Gauchos de Patagonie, ces "cow-boys" des plaines du sud caractérisés par leur béret et leur foulard.

 Dans la ferme de la famille Sandoval, le père fut lui-même marin dans les villes côtières du nord de l'Argentine. Il fit le choix de bâtir son propre ranche, "El Rancho Blanco", où il rassemble ses voisins et amis dans le cadre de fêtes traditionnelles.

 

 En écho au travail pictural de Laurent Chiffoleau, Patagonia, une question demeure : que reste-t-il des peuples originels, "les indiens d'Amérique" et leur culture ? Comment est-elle aujourd'hui protégée et diffusée ?

 C'est en cherchant à répondre à ces interrogations que l'artiste à mener ses investigations pendant ces 5 dernières années : un travail à découvrir dans la suite du projet. 

Kamel, Granada, Nicaragua,

printemps 2018